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Élodie Gaden (juillet 2006)

A - « L'infinie fécondité du gouffre » (Jean-Pierre Richard)

Baudelaire, « Le Gouffre », Les Fleurs du Mal
Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
– Hélas ! tout est abîme, – action, désir, rêve,
Parole ! et sur mon poil qui tout droit se relève
Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.
En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,
Le silence, l'espace affreux et captivant...
Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.
J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou,
Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ;
Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,
Et mon esprit, toujours du vertige hanté,
Jalouse du néant l'insensibilité.
Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres !

Le sentiment du vide, l'absence de salut... ces préoccupations deviennent chez Maurice Rollinat quasi obsessionnelles, et Les Névroses paraissent à bien des égards cultiver l'ivresse née de situations angoissantes. Le lecteur se trouve face à une écriture qui semble exploiter l'absurdité de l'existence comme si, après avoir pris conscience de la mort, le poète tentait de transformer les idées inquiétantes en une poésie du paradoxe qui explore les limites.

1) Gouffre et interrogation

C'est pour cette raison que nous avons décidé d'étudier avec plus de précision le motif du gouffre dans Les Névroses. En effet, à la lecture du recueil, le lecteur est troublé de constater à quel point ce motif apparaît avec une récurrence qui pourrait dès lors générer du sens et devenir une véritable caractéristique de la poésie de Maurice Rollinat. Le gouffre n'est pas sans rapport avec l'idée d'une verticalité déjà longuement évoquée qui conduise vers la terre. Le gouffre en est même le prolongement, dans l'extrême : le gouffre descend sous terre, à l'image d'un abîme qui dépasse la simple « sépulture » du poème « Le Soleil ». Le gouffre creuse et il est par définition infini... Comme l'abîme, il est associé à une série d'oppositions symboliques1 : il désigne à la fois le chaos des origines et les ténèbres des derniers jours, l'indétermination de l'enfance et la décomposition de la fin, il s'enfonce dans les ténèbres et s'élève dans les hauteurs infinies.

Dans Les Névroses, de nombreux poèmes font explicitement référence au gouffre :

Les marnières mornes et creuses
Sont les gouffres jaunes des champs.

Outre certaines références comme cet extrait des « Marnières » (p. 232, au sein des « Refuges ») qui s'inscrivent dans un rapport avec la nature, il s'agit la plupart du temps de désigner de façon métonymique le trou de la sépulture, comme dans « Les Agonies lentes » (p. 360) :

L'entrée au cimetière, – un sol visqueux et mou, –
Les enterreurs au bord de la fosse qui s'offre,
Le brusque nœud coulant qu'on passe autour du coffre
Qui s'enfourne et descend comme un seau dans un puits ;
Le heurt mat du cercueil au fond du gouffre [...]

Dans « La Putréfaction » (p. 371), après une énumération de ce qui peut bien se passer « Au fond de cette fosse moite », le poète se demande :

Que devient donc tout ce qui tombe
Dans le gouffre ouvert nuit et jour ?

Le gouffre est très souvent associé à son parasynonyme, le « fond » : cela contribue à renforcer le sens de l'image, tout en spécialisant le sens du terme « gouffre ». Le « fond » désignant uniquement l'endroit situé au plus bas, le gouffre devient véritablement l'abîme qui s'étend, le cheminement qui conduit jusqu'à ce fond. De plus, le gouffre est source de mystère et d'interrogation (comme en témoignent les modalités interrogatives qui balisent le texte « La Putréfaction ») et il s'agit peut-être d'une façon de métaphoriser l'esprit humain – qui, lui aussi ne cesse de s'interroger.

2) Gouffre et création

Dans « L'Amante macabre » (p. 256), il est encore une fois fait mention d'un gouffre, et même de deux :

« Mon corps sec et chétif vivait de volupté :
Maintenant, il en meurt, affreusement phtisique ;
Mais jusqu'au bout, mon cœur boira l'étrangeté
Dans ces gouffres nommés Poésie et Musique. »

Cette amante macabre est une chanteuse qui, « atteinte par la mort, / Jouait donc devant moi, livide et violette », et chante les paroles citées plus haut. La technique d'énonciation permet à Maurice Rollinat d'enchâsser les paroles de cette amante macabre dans son propre poème, et de se représenter lui-même, à travers elle, sous les traits d'une chanteuse de scène – mais aussi en tant que chanteuse de la mort. Par ailleurs, on notera que cette pièce fut dite lors d'une séance aux Hydropathes, en 18792 : on imagine bien que Maurice Rollinat avait dû alors déployer ses talents d'homme de scène pour donner au poème tout son pouvoir en mettant en avant le dédoublement qui s'y opère.

Mais revenons aux gouffres : « L'Amante macabre » est le seul poème dans lequel le gouffre est associé à des termes évoquant aussi sensiblement l'art ou toute activité artistique. « Poésie » et « musique » sont les deux matières du même homme qu'était Rollinat, mais aussi les deux matières du poème – qui fut mis en musique et qui représente cette femme en train de chanter. Il y a donc dans cette évocation une part de mise en abyme, et peut-être même de réflexivité. Maurice Rollinat indique, par l'association de ces termes, l'imbrication de l'art avec la thématique du gouffre, et signe la qualité proprement inspiratrice de celle-ci. Il ne s'agit pas que d'un motif poétique : il est à la fois source de peurs et d'angoisses (liées à la mort) et source de fertilité poétique – et musicale.

Baudelaire a déjà, avant Maurice Rollinat, exploitée cette fertilité. On a cité plus haut l'intégralité du poème « Le Gouffre » de Baudelaire, et le terme apparaît dix-huit fois dans Les Fleurs du Mal rappelle André Guyaux3 mais aussi dans les écrits fragmentaires de Baudelaire, comme dans Fusées :

Au moral comme au physique, j'ai toujours eu la sensation du gouffre, non seulement du gouffre du sommeil, mais du gouffre de l'action, du rêve, du souvenir, du désir, du regret, du remords, du beau, du nombre, etc...4

L'asyndète dans l'énumération traduit l'invasion du gouffre dans la poésie de Baudelaire, alors que Maurice Rollinat concentre ses références sur la mort. Même si on retrouve la même « infinie fécondité du gouffre5 » chez les deux poètes, on constate donc une spécialisation du motif dans Les Névroses, dans une dimension proprement morbide.

Notes