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Les Lettres Chinoises, Ying Chen


Article écrit par Ling Lee

Cet article s'appuie sur un travail d'analyse réalisé par Virginie Guibert, ancienne étudiante à l'IUP Métiers du livre de Grenoble.

Biographie sommaire : Ying Chen

Ying Chen est née à Shanghai en 1961. Elle y poursuit ses études universitaires jusqu'à l'obtention de sa licence en lettres françaises. En 1989, elle s'installe à Montréal pour continuer des études de lettres. Aujourd'hui, elle habite Magog au Québec. Outre le dialecte de sa région et le mandarin, elle a appris le russe, l'italien, l'anglais et le français.

Son premier roman intitulé La mémoire de l'eau, écrit en 1992, relate l'histoire de la Chine contemporaine à travers les yeux de femmes de plusieurs générations. Les Lettres chinoises, écrit en 1993, est son second roman. Son troisième roman L'ingratitude lui vaut le prix Québec-Paris décerné en février 1996 ainsi que le prix des lectrices de la revue Elle-Québec. Elle a également écrit Le Champ dans la mer en 2002 et Querelle d'un squelette avec son double en 2003.

Ying Chen appartient au genre de la littérature migrante québécoise. Ce type de littérature diffère totalement de la littérature québécoise de Michel Tremblay ou de Réjean Ducharne, dont l'un des objectifs est de mettre en valeur la langue québécoise. En effet, depuis les années 1970, le Canada a favorisé une politique d'immigration multiculturelle. Il en a résulté l'éclosion d'une littérature de langue française venant du monde entier. Les communautés italiennes et juives sont les plus représentées sur la scène littéraire québécoise. Quant à Ying Chen, elle représente à travers ses romans la Chine et le poids de sa tradition.

Son style diffère donc totalement des oeuvres francophones québecoises de Tremblay ou Ducharme. Ying Chen manifeste une fascination respectueuse pour la langue française et son écriture est caractérisée par la maîtrise et la pureté de la langue française classique . Les Lettres chinoises en sont la preuve car tout au long du roman, nous pouvons noter l'utilisation d'un français soutenu de par la syntaxe et le vocabulaire choisis.

Résumé du roman

Les Lettres chinoises sont un roman épistolaire qui raconte une période charnière de la vie de trois personnes : Yuan, Sassa, Da Li. Ce livre regroupe cinquante-sept lettres écrites entre Sassa et Yuan (deux amoureux), et Sassa et Da Li (deux amies).

Yuan est un jeune homme d'une vingtaine d'année qui choisit de quitter la Chine et de s'installer à Montréal.

Sassa, sa fiancée est restée à Shanghai en attendant d'obtenir un passeport. Mais elle a une santé fragile et malgré son amour pour Yuan, elle redoute de la suivre. Au fil du texte, on pressent qu'elle ne viendra pas le rejoindre. La première correspondance s'établit entre ces deux amoureux dont la séparation est très difficile.

Da Li, une amie du couple, choisit également de quitter son pays pour aller vivre à Montréal. Là bas, elle tombe amoureuse d'un chinois mais celui ci a une fiancée en Chine. A travers cette relation, on perçoit les traditions du pays d'origine puisqu'elle fait part de cette liaison à Sassa, une liaison adultérine, et malgré son respect de la tradition chinoise, Sassa la comprend et la conseille.

L'un des thèmes abordé dans ce roman est l'opposition entre la tradition chinoise et la modernité nord américaine. On peut noter également le thème de l'amour impossible entre Sassa et Yuan, mais le thème principal est celui de l'exil et la notion d'appartenance à un pays.

Réflexion sur la langue

Quel est le sens donné au choix de la langue française pour une auteure chinoise en exil ?

Le choix de la langue française : un message à la population québecoise ?

Ying Chen utilise un français très simple mais assez soutenu. Dans ce texte, il n'y a qu'un seul registre de langue. On peut donc s'interroger sur les raisons qui ont conduient au choix de la langue française et non de la langue maternelle de l'auteur pour écrire son roman. En effet, Ying Chen n'élabore pas un rapport de force avec la langue française comme c'est le cas pour certains auteurs francophones pour lesquels le français symbolise la langue de l'oppresseur. Ying Chen a choisi d'écrire en français pour une autre raison : le choix du français oriente le lectorat. L'auteur désire en effet que son oeuvre soit lue par un public québécois et non par un public chinois (On peut noter que ce roman n'est pas traduit en chinois). On imagine facilement que la correspondance entre les trois personnages chinois a dû se faire en chinois. Pourtant, la retranscription des lettres se fait en français.

Ainsi, si ce roman évoque une histoire et une situation réalistes, l'oeuvre n'apparaît finalement que comme un prétexte pour évoquer d'autres problèmes et d'autres enjeux : il faut dépasser la lecture de l'amour impossible dû à la séparation géographique, pour y déceler une véritable réflexion sur les différences de culture et la situation d'exil.

Ce roman s'adresse donc à un lectorat francophone et non à des asiatiques. Il n'y a pas besoin de notes explicatives ou de parenthèses car les mots utilisés ou les notions sont tout à fait accessibles aux québécois. Les personnages eux-mêmes explicitent les notions et situations que les occidentaux ne connaissent pas, par différence de culture. Le roman montre ce qu'est la Chine, l'immigration et la notion d'étranger à des personnes qui sont censés ignorer cette culture. Yuan l'exprime très clairement lorsqu'il écrit que les nords américains n'ont pas du tout les mêmes problèmes que les chinois pour voyager :

ils feraient de meilleurs émigrants parce qu'ils aiment l'indépendance et la nouveauté. (p. 59) 1

Ce roman s'adresse donc à une population qui n'a pas toujours conscience des problèmes que rencontrent les immigrants car il s'agit d'une population de « conquérant » (p. 59) selon Yuan.

Réflexion sur le sens des mots

Ying Chen a donc choisi d'écrire en français pour s'adresser aux québécois, mais elle n'exclue pas pour autant une réflexion sur le sens des mots, et leur différence d'utilisation en fonction des langues.

En effet, nous n'avons pas toujours conscience de la force ou du sens des mots que nous utilisons. L'auteur, dès le début du roman a souhaité mettre en avant ce sujet. Yuan prend conscience, en voyageant en Occident, que les mots prennent une autre dimension, une profondeur que Sassa, sa fiancée restée en Chine, ne peut pas toujours comprendre. Dans la première lettre, Yuan parle du mot aimer, et tout au long du roman, d'autres mots sont placés entre guillemets : liberté (p. 61), ouverture (p. 61), étranger (p. 64), devoir (p. 124), et droits (p. 124).

L'utilisation des guillemets est un moyen concret de mettre en évidence ces mots, afin d'alerter le lecteur : ils doivent être maniés "avec des pincettes" car ils n'ont pas le même référent en Chine et à Montréal.

Par exemple, le mot « aimer » a une signification très différente dans les deux pays. Lorsque Da Li annonce à Sassa qu'elle est amoureuse, la phrase est mise en italique pour nous montrer qu'être amoureuse en Chine n'a pas du tout la même signification qu'être amoureuse à Montréal. Elle avoue avoir une relation sexuelle avec un homme chinois qui est fiancé en Chine. Elle sait que cela est très condamnable car en Chine, les personnes se fiancent et se marient avant d'avoir des relations sexuelles comme Sassa et Yuan. En faisant un tel acte, Sassa déclare dans la lettre 35 :

tu n'es plus une vraie Chinoise, mon amie, en livrant ainsi tes sentiments à un homme déjà fiancé.

Le mot « liberté » prend également un sens nouveau. Sassa vit l'intégration de Yuan à Montréal à travers ses lettres. Elle lui déclare un jour :

depuis ton départ, on dirait que le mot « liberté » n'est plus aussi péjoratif qu'auparavant. Il n'est plus synonyme d'irresponsabilité, d'immoralité ou même de criminalité. (p. 61)

Le principal destinataire de cette parole est moins Yuan que le lecteur : Sassa explicite l'idée que la Chine est enclavée dans des traditions. A la fin du roman, Yuan explique dans une de ses lettres à Sassa que le mot « devoir » n'a pas de concept équivalent dans la langue française car ce mot n'est pas apprécié...

A travers les exemples de ces différents mots comparés et redéfinis, l'auteur qui écrit dans une autre langue que sa langue maternelle livre donc au lecteur une réflexion sur les mots et leur sens : les mots prennent un sens différent à mesure que les personnages découvrent l'autre culture, la modernité et la liberté de la vie nord américaine.

L'auteur se permet également un jeu de mot intéressant : dans une lettre à Yuan, Sassa écrit :

Tu oublies ce que notre maître Confucius ' que je préfère appeler Maître Con ' nous a enseignés. (p. 88)

Elle explique ensuite que la sagesse et la renonciation enseignées par Maitre Con empêche les chinois, selon elle, d'aller de l'avant. Ying Chen montre non seulement les différences entre les deux pays mais également une critique des deux pays et plus particulièrement de la Chine.

La notion d'étranger et d'appartenance à un pays

Dans la première lettre du roman, Yuan parle « d'appartenance » et « d'identification », et amorce ainsi dès le début une réflexion sur l'exil, l'émigration et l'immigration. Ying Chen a choisi d'utiliser une langue étrangère pour elle - le française - pour parler de la notion d'étranger. Yuan, dans sa première lettre, livre ses toutes premières impressions en tant qu'immigré. Il s'agit d'une situation difficile à vivre, puisqu'il vient de quitter son pays natal, où il a laissé la femme qu'il aime. C'est l'occasion pour lui de s'interroger sur la notion d'appartenance : c'est loin de la Chine qu'il comprend alors à quel point il est attaché à ce pays, et combien il s'y identifie. La situation d'exilé lui fait ressentir à la fois l'appartenance à la Chine et le sentiment d'étranger à Montréal.

Situation paradoxale donc : en Chine, Yuan souhaitait plus que tout quitter ce pays trop influencé par le poids des traditions ; une fois à Montréal, il se sent étranger, et cherche à affirmer une filiation avec son pays natal. On peut penser que ce besoin d'appartenance se rapproche d'un indice autobiographique de l'auteur. Le personnage de Yuan symbolise en quelque sorte les différentes émotions ressenties après un exil.

Dans la lettre 2, Yuan raconte à Sassa une anecdote assez significative : il demande de la monnaie à un homme à l'aéroport pour pouvoir utiliser le téléphone automatique et celui-ci lui souhaite « bonne chance ». Cet accueil « chaleureux » des canadiens est traité par opposition à l'accueil des français en Chine : dans la lettre 17, Sassa explique à Da Li qu'une française en Chine est accueillie puisqu'elle est blanche (et tous les blancs sont considérés comme des riches). Dans cette lettre, la notion d'étranger est abordée du point de vue d'un chinois en Chine regardant une française immigrée. Le personnage de Sassa permet de mettre en évidence les préjugés qu'ont les Chinois sur les occidentaux et leur prétendue richesse.

Dans la lettre 25, Da li écrit à Sassa et s'interroge sur la notion d'étranger. En effet, elle vient d'avouer à son amie qu'elle est amoureuse d'un homme dont on ne connaît pas l'identité. Sassa demande s'il s'agit d'un français ou d'un étranger : Da Li lui répond que la notion d'étranger est toute relative : en effet, elle même est considérée comme une étrangère à Montréal. Ainsi, elle parle de « non étranger » pour les habitants de Montréal. Da Li interroge ce mot et cette notion bien relative pour une personne vivant à l'étranger. Le personnage de Da Li symbolise l'ambiguité et la fragilité du statut d'étranger : la notion d'appartenance à un pays dépend du point de vue de l'énonciateur.

De plus, le personnage de Sassa interroge une autre facette de cette notion : celle du sentiment d'étranger au sein du pays natal. Elle déclare à Da Li :

au fond je me sens aussi déraciné que toi même si je reste encore sur cette terre où je suis née. (p. 66)

Elle aussi, bien qu'étant restée à Shanghai, se sent étrangère dans son propre pays. Toutes ces réflexions prouvent qu'être étranger est un statut que nous pouvons tous connaître : cela place le lecteur en situation de sympathie avec le(s) personnage(s) mais aussi avec l'auteur, dont on connaît le statut identitaire particulier.

Dans une lettre à son père, Yuan explique que même les chinois entre eux sont étrangers. L'étranger est fait pour rapprocher les autres personnes entre elles :

On a toujours besoin de quelqu'un à dédaigner (p. 76)

dit-il avec une pointe d'ironie : et ce quelqu'un, c'est l'étranger. Pour Yuan, cette notion doit être intégrée par tous et acceptée car il n'y existe pas de remède. En effet, en Amérique de Nord, même les lois contre la discrimination, n'empêchent pas la nature humaine de ressurgir. Yuan est finalement heureux à Montréal, après avoir compris qu'il sera partout dans le monde un étranger.

Après avoir posé les jalons de la notion d'étranger bien relative aux yeux des personnages, Yuan conclut dans la lettre 29 en disant qu'être étranger ou pas n'empêche ni la solitude ni le bonheur. La morale que tire Yuan est reprise par Da Li qui s'apprête à quitter Montréal : comme à Shanghai, elle n'y trouve ni le bonheur ni l'entourage qui lui convient. Contrairement à Yuan qui a su se sentir chez lui dans un pays étranger - alors qu'il ne ressentait pas cela en Chine - Da Li n'a pas encore trouvé son chez soi et elle décide donc de quitter Montréal pour Paris... façon d'élargir les horizons pour le lecteur et de ne pas sceller les interprétations.

Conclusion

Le choix de la langue française pour une auteure chinoise vivant au Québec semble donc, après étude du texte, évident : il apparaît naturel d'écrire dans une langue étrangère pour donner un poids à la notion fondamentale d'étranger, comme pour interroger l'importance et de la signification des mots différant entre deux langues. Ying Chen a aussi fait le choix du français pour montrer la Chine aux occidentaux. Son rapport à la langue française est très particulier puisqu'elle l'a choisi comme la langue de la parole, de l'explication et de la difficulté d'être chinois aujourd'hui, entre la modernité et la tradition.

Ce rapport à la langue se ressent également dans l'écriture même du texte puisqu'elle utilise un français très soutenu et très compréhensible pour le lecteur. Ainsi, selon Catherine Pont-Humbert,

ce rapport très normatif à la langue, loin des entreprises ludiques des québécois « de souche » traduit peut être l'émergence d'une tendance nouvelle, l'apparition d'une autre « variante » du français écrit au Québec. 2

Bibliographie

Notes

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