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L'Art, objet de pensée philosophique


L'art et la pensée rationnelle : Hegel : Hegel introduction | Le sens spéculatif de l’art | L’identité du beau et de l’art | Les théories de l’art | La critique de l’imitation | La classification des arts | La mort de l’art ?

Article écrit par Évelyne Buissière

La classification que propose Hegel est d’abord historique puisque l’histoire est le signe de la spiritualité (rien de nouveau sous le soleil de la nature, que du nouveau sous le soleil de l’esprit). Mais cette historicité est logique puisque c’est l’histoire de l’esprit dont il s’agit. Il ne faut donc pas prendre pour une périodisation emprise des formes d’art la classification : symbolique, classique et romantique. Rien à voir avec les périodisations historiques que nous élaborons (ex : « l’époque moderne », avec le problème de trouver une date charnière). Symbolique, classique, romantique sont des moments de l’esprit= des étapes à travers lesquelles la conscience que l’art prend de sa propre destination s’approfondit. Il y a en quelque sorte un double niveau de la conscience : l’art est expression de l’auto-conscience de l’esprit mais en exprimant l’esprit, il est aussi approfondissement de sa propre conscience, et c’est ce pourquoi il est conduit à se dépasser (pensez aux remarquables analyses du Neveu de Rameau à travers lesquelles Hegel montre cette dialectique interne à la conscience). Ces moments sont aussi des figures historiques mais ce sont des figures : il ne faut donc pas se demander si chaque moment correspond à une époque et si tous les arts de cette époque rentrent sous la définition que donne Hegel. Sans doute que non si on va chercher dans le détail, mais les arts qui échappent à la classification peuvent être considérés comme des arts qui n’ont pas d’histoire, ou qui n’ont pas joué de rôle dans l’approfondissement de la conscience de lui-même que prend l’art. Est-ce pour autant une raison pour les ignorer ? Personne n’empêche l’amateur de s’y intéresser mais ils n’ont pas leur place dans le système philosophique des arts. Il y a donc une priorité de la classification historique-logique : art symbolique, art classique, art romantique.

. Ce n’est donc pas une classification chronologique mais une succession de moments logiques. Tous les arts ne vont pas au même pas : la cathédrale du moyen-âge est romantique, la peinture de Raphael est classique. C’est pourquoi il faut aussi analyser « le système des arts individuels ».

A cette classification s’ajoute la classification par les différentes formes d’art : architecture, sculpture, peinture, musique, poésie. De l’architecture à la musique, la progression est de la matière la plus lourde et compacte à celle qui résiste le moins à l’esprit, qui se fond dans l’intériorité. « Tout art s’exerce sur une matière plus ou moins dense, plus ou moins résistante qu’il s’agit d’apprendre à maîtriser. » L’architecture est surtout symbolique, la sculpture classique et la peinture et la musique sont romantiques. La peinture réduit le volume au plan, la musique réduit l’espace au temps, plus intérieur. « Elle est l’art dont l’âme se sert pour agir sur les âmes. » EstIII.

La poésie occupe une place particulière : elle est la synthèse de tous les arts et le plus élevé. Elle dépasse l’art vers l’élément purement spirituel du concept et pose le problème d’un art suprême. Y-a-t-il un art total ? L’interprétation du Wilhelm Meister est fondamentale dans la conception romantique de l’art. Il est le roman total, celui qui englobe le tout de la vie sous le sens de l’art, qui poétise le prosaïque. Schlegel écrit « On pourrait appeler cette poésie supérieure, poésie de l’infini. ». Novalis : « Le roman ne devrait-il pas comprendre tous les genres de styles en une suite diversement liée par l’esprit commun ?. Cette idée de l’œuvre d’art total sera reprise par Nietzsche mais Hegel ne se pose pas le problème puisque la totalité vraie est pour lui spéculative. Il accorde tout de même un statut spécial à la poésie sur lequel il faudra s’interroger.

Chaque forme d’art trouve son expression la meilleure dans un genre : l’art symbolique, disproportionné, monumental trouve son expression la plus signifiante dans l’architecture (Dans les autres genres, ce serait plus difficile !), de la même façon, l’équilibre parfait se manifeste dans la statue grecque qui exhibe ses magnifiques proportions. L’art romantique qui tente de manifester l’infinité de l’intériorité se trouve plus à l’aise dans la musique. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas de peinture ni d’architecture à l’époque romantique mais qu’elles sont moins parlantes que la musique. Hegel articule donc les moments et les genres pour former un système de l’art. Certes, cette organisation lui fait éliminer certains genres : la danse, l’art des jardins mais on peut les considérer comme des mixtes. Si l’art est tout entier expression du spirituel, il doit pouvoir se systématiser : échapper à la dispersion de l’empirique et de l’insignifiant.

Comment Hegel analyse-t-il chaque forme d’art ? Ce qui sert de distinction logique, c’est le rapport entre l’idée et le contenu qui est différent dans l’art symbolique, l’art classique et l’art romantique. « L’art symbolique cherche à réaliser l’union entre la signification interne et la forme extérieure, l’art classique a trouvé cette réalisation dans la représentation de l’individualité substantielle s’adressant à notre sensibilité et l’art romantique essentiellement spirituel l’a dépassé. » EstII. L’art symbolique n’atteint pas l’harmonie de la forme et du contenu. Par son gigantisme, la forme tente de manifester un contenu qui la dépasse mais reste impuissante à exprimer l’infini car elle est finie. Dans l’art classique, c’est l’infini comme spiritualité qui est exprimé à travers la représentation de la belle individualité réalisant un équilibre parfait entre idée et image. Dans l’art romantique, la matérialité de l’œuvre se fait évanescente au profit d’un contenu spirituel qui la déborde.

L’art symbolique

L’art symbolique manifeste l’infini dans la forme sensible de la finitude. L’exemple que prend Hegel est l’art colossal de l’Egypte. Hegel écrit à propos des pyramides : « Ce qui frappe tout d’abord, à la vue de ces surprenantes constructions, ce sont leurs incommensurables dimensions…. Au point de vue de la forme, elles n’ont rien de captivant ; il suffit de quelques minutes pour en faire le tour et en garder le souvenir. » EstIII. La pyramide a une forme simple, des surfaces planes, de grandeur égale. Elle se laisse réduire à des rapports mathématiques simples. Avec la pyramide, lesprit se considère lui-même par l’entendement, en se réduisant à des rapports mathématiques. La pyramide est œuvre de l’artisan et non de l’artiste (travailleur spirituel). L’art est symbolique car le symbole signifie mais de façon toujours un peu floue, forcée à travers des analogies. Il faut apprendre culturellement le sens des symboles. En Egypte, joue un symbolisme inconscient, incapable de cerner l’objet. « Osiris représente le Nil et le soleil, à leur tour, le Nil et le soleil sont des symboles de la vie humaine. » Il y a un système de renvois qui fait qu’on se perd dans le sens réel du symbole. Cet art montre la finitude de la matière qui veut exprimer l’infini et ne parvient à la faire que par le gigantisme.

L’art classique incarne la beauté

L’union du fini et de l’infini dans le corps humain, la spiritualité de la matière dans un parfait équilibre. Il est représenté en architecture par le temple qui réalise une totalité dans l’harmonie de ses proportions. Le temple est habité par la statue du dieu qui est un corps parfait : « Le corps humain n’est pas un simple objet naturel, mais a pour fonction, de représenter pour ainsi dire, par ses formes et sa structure, la vie sensible et naturelle de l’esprit. ». L’art classique est ainsi défini au §559 de la Philosophie de l’Esprit : : « Parmi ces configurations, l’humaine est la plus haute et la vraie parce que c’est seulement en elle que l’esprit peut avoir sa corporéité et, par là, son expression intuitionnable ». L’art grec incarne un point d’équilibre qui ne sera jamais plus atteint. Il est le moment dans lequel art et beauté s’identifient. « L’art grec tel qu’il est demeure le modèle le plus élevé. » Leçons sur la philo de l’histoire.

Mais cette belle manifestation de l’esprit n’est pas encore sa manifestation vraie. La beauté fixe dans le repos et l’immédiateté l’esprit qui est médiation et activité. L’art est donc appelé à se dénaturaliser, à se libérer de la matière.

L’art romantique

En architecture, l’art romantique est représenté par la cathédrale. Goethe écrit à propos de la cathédrale de Strasbourg : « Une impression totale et majestueuse remplit mon âme, impression que je pouvais parce qu’elle se composait de mille détails harmonieux, goûter et savourer, mais non pas connaître et expliquer. On raconte qu’il en va de même des joies célestes. » in, Architecture allemande.

La cathédrale gothique est pour Hegel « jaillissement du sol et élancement vers le ciel. ». Elle manifeste le désir d’élévation au-dessus du fini qui est celui du christianisme. A l’intérieur de la cathédrale « On a l’impression de se trouver transporté dans une forêt aux arbres innombrables dont les branches s’inclinent les unes vers les autres et se réunissent de façon à former une voûte naturelle. » EstIII. C’est un lieu voué à représenter le spirituel dépassant le naturel. Et c’est bien ce qui caractérise l’art romantique : vouloir exprimer l’infini de l’intériorité. Hegel analyse ainsi les vitraux : : « Dans ce vaste vaisseau doit régner un autre jour que celui de la nature extérieure ». La Cathédrale reconstitue une naturalité non naturelle. Tout le peuple peut s’y rassembler. « Il y a place pour tout un peuple. Elle a été construite pour que la communauté d’une cité et de ses environs pût se réunir, non autour d’elle mais à l’intérieur même de l’édifice. »EstIII. Elle fait le lien entre l’esprit du peuple et l’intériorité de chaque individu. « Elle n’a pas été construite en vue d’une utilité comme telle, mais pour servir de lieu au recueillement subjectif de l’âme désirant se confronter avec elle-même et s’élever au dessus du particulier et du fini. » EstIII. La Cathédrale est faite pour la subjectivité. Mais les arts romantiques par excellence sont la peinture et la musique qui sont de plus en plus libres par rapport à la matière.

la peinture insiste sur la lumière, elle prend appui sur la surface plane qui est faite pour l’œil. La musique elle transforme l’espace en temps, elle est encore plus intérieure, elle est cet art « par lequel l’âme s’adresse à l’âme. ». Dans la poésie, la matière s’absente au profit du sens. L’art romantique est moins beau que l’art classique, il exploite même la laideur. Il dépasse en un sens l’art. Il exprime un absolu qui déborde de la forme sensible, qui est celui de l’intériorité. L’ironie romantique est le point ultime dans lequel la subjectivité se hausse au dessus de tout contenu.

La poésie occupe une place particulière : elle est le troisième art romatique et en même temps, le paradigme de tout art. Comment comprendre cette place ? « La poésie est l’art général le plus compréhensif, celui qui a réussi à s’élever à la plus haute spiritualité. Dans la poésie, l’esprit est libre en soi, il s’est séparé des matériaux sensibles pour en faire des signes destinés à l’exprimer. » explique Hegel. La poésie est art romantique puisqu’elle à traversé l’épaisseur du matériau pour se l’approprier et exprimer l’intériorité. Mais elle est aussi le paradigme de l’art car dans la poésie, le matériau est entièrement spiritualisé : le son est signe, il est tout entier signification (pour Hegel, les colorisés sont secondaires, traduire des poésies ne devrait pas poser problème). L’esprit s’est retrouver lui-même et du coup, il se retrouve dans son intégralité, en tant qu’esprit qui est donc aussi à l’œuvre dans les formes d’art précédentes (symboliques et classiques). La poésie est à la fois synthèse et point ultime de l’art du fait du caractère auto-conscient de l’esprit. « Ce troisième élément est donc l’élément parfait. ».

La classification hégélienne des arts pose le problème de leur rapports à la religion. L’histoire des arts est-elle indépendante ou bien est-elle subordonnée à l’histoire des religions ? Peut-on scinder art et religion ? Sinon, l’art est-il vraiment autonome ?

Au § 562 de la Philosophie de l’Esprit Hegel écrit : « Au sujet de cette connexion étroite de l’art avec les religions, il faut faire cette remarque plus précise, que l’art du beau ne peut appartenir qu’aux religions dans lesquelles est principe la spiritualité concrète devenue libre en elle-même mais non encore absolue. ». Les religions dans lesquelles l’absolu est intuition né sous forme naturelle produiront un art symbolique, les religions dans lesquels l’absolu est compris comme pure intériorité produira l’art romantique.

Mais l’art n’est pas simple traduction de la religion : « l’art du beau a de son côté, effectué la même chose que la philosophie, purifier l’esprit de la non-liberté…. Mais l’art du beau est seulement un degré de la libération et non la libération elle-même…. L’art du beau a son avenir dans la religion vraie. ». La relation art-religion n’est pas unilatérale dans le sens d’une détermination de l’art par la religion : l’art joue un rôle réel dans la libération de l’esprit, il ne pourrait être remplacé par la religion. Il faut que l’absolu se manifeste de façon sensible. Surtout, l’art n’est lié à la religion que dans la mesure où la religion elle-même est liée à la philosophie. La religion vraie est la présentation objective de l’absolu sous sa forme vraie (la supériorité de la religion chrétienne tient pour Hegel au fait qu’elle est intériorisation du divin). C’est la philosophie qui peut dire ce qu’est la religion vraie et non la religion qui peut s’auto-proclamer vraie. L’art n’est donc pas directement à la religion, il lui est lié par la médiation de la philosophie. Or, cette médiation n’est pas une atteinte à son autonomie, puisque l’esprit absolu qui culmine dans la philosophie est le même qui est immanent dans l’art. Hegel parvient à fonder une autonomie de l’art sans faire de l’œuvre le simple produit d’une subjectivité arbitraire. L’œuvre est autonome parce qu’elle porte en elle le sens qu’elle manifeste. Elle n’est pas autonome parce qu’elle serait déliée de tout lien avec le monde qui l’a vu naître ou privée de toute finalité. La triade art-religion-philosophie peut donc se penser avec l’autonomie de l’œuvre, elle permet même de la penser en donnant à l’œuvre un contenu sérieux.

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